CYPARIS CIRCUS
 
Bilan artistique 09

Sacrilège ! Nous nous sommes emparés du Cahier avec l’inconscience de notre inculture césairienne. Comme des éclairs, quelques phrases nous ont sidérés. Une kyrielle d’autres est restée opaque, prise dans la gangue d’un minerai précieux que nous commençons seulement à entrevoir. Entrevoir les rivages de la poésie… et les rendre accessibles sur une scène en les habillant d’une théâtralité dense et belle, aussi saisissante que l’écriture du Grand Homme.


Ainsi a-t-il fallu gauger dans le poème, lire et relire les vers, les sélectionner, les démonter et les remonter autrement. Imaginer une trame, une histoire entre conte et témoignage, entre vérité et imaginaire, entre universel et anecdote, entre horreur et drôlerie. Une dramaturgie capable de captiver le spectateur, de le faire vibrer, de le distraire intelligemment.


Nous avons eu la chance de pouvoir digérer ce travail d’écriture et d’élaboration du spectacle sur une année entière. Une dizaine de versions nous a conduits à fixer des tableaux courts et métissés, chacun ayant une ambiance, une couleur et un sens particuliers.


Il a donc fallu trouver les moyens de donner une théâtralité à cette poésie. Qu’elle vienne s’incarner dans une histoire captivante, prendre corps dans un personnage. Alors est né Cyparis, fils putatif de Césaire, emblème réel et universel, un parmi les millions d’humiliés, homme d’ici et d’ailleurs, d’avant et de maintenant. Cyparis qui a survécu à une catastrophe qui ne dit pas son nom mais que tout le monde a honte de comprendre. Cyparis en chemin vers une dignité et une liberté qui le redressera. Cyparis, l’homme debout.


Avec David Valère, le comédien du spectacle, nous avons opté pour une scénographie dépouillée afin de laisser libre court à l’imagination du spectateur qui fabriquera ses propres images à partir des mots du poème. Cyparis vient à nous dans toute sa simplicité, presque nu, homme déchu en quête de re-naissance, sur une scène entre ombre et lumière, rêve et réalité, enfer et vie. Cyparis est un survivant. Il témoigne, raconte avec l’oralité du griot africain, se livre entièrement, physiquement, dans une langue, une danse et une transe totales, jouant sans retenue sa vie, son destin et son peuple dans un espace scénique qui l’emprisonne malgré tout. Pas d’autre issue que de casser le quatrième mur, donc. Et David Valère de s’approprier ce personnage avec la légitimité de son propre métissage, de son propre parcours de vie émaillé de petites et grandes catastrophes dont il s’est à chaque fois relevé plus fort, plus Homme.


Entre l’acteur et son public, pour ne pas enfermer le spectacle dans une dualité épuisante, il convenait d’immiscer du tiers, de la respiration, de l’ouverture. Ceci fut fait en suivant deux axes : 


Tout d’abord, nous avons pris l’option de poser comme seul élément de décor un fût. Un de ces barils bariolés comme on peut en trouver chez les garagistes, dans un bidonville ou dans un champ de cannes à sucre. Le fût est l’alter ego de Cyparis, il s’en sert pour nous emporter dans son récit et faire image. Ainsi se transforme-t-il tour à tour en banc d’église, en tambour, en guenon, en refuge, en grand-père, en île, … 


Ensuite, les lumières et les sons sont traités également comme des personnages à part entière du spectacle. Il faut en rendre grâce à Danielle Milovic et à Graham Broomfield, magiciens de la technique, qui ont su valoriser l’ensemble de la mise en scène. Les lumières minimalistes soulignent l’option prise d’une simplicité sophistiquée et l’idée qu’il faut peu pour sortir du néant. La bande-son, quant à elle, redonne la richesse du métissage avec des captations trouvant leur origine aux cinq continents de la diaspora créole.


Reste finalement la performance inouïe d’un comédien qui a su accoucher de lui-même avec une énergie et une authenticité rares. Les critiques ont souvent rendu que ce spectacle fonctionne comme une baffe qu’on aime recevoir tant elle est violente, drôle, tragique et belle. La première baffe est celle que David Valère a su se mettre à lui-même. Il est allé puiser dans son histoire personnelle pour pouvoir ressentir la vérité fondamentale de la langue césairienne sans avoir besoin de l’intellectualiser. Césaire lui parle et il nous le rend bien à nous, spectateurs.


Grâce à cette performance d’acteur, le peuple, vous et moi, pouvons enfin nous emparer de ce texte au demeurant complexe, jusqu’alors réservé à la compréhension d’une seule élite bien pensante et pétrie de références. Et c’est dans cette prise de pouvoir populaire que réside le parti pris fondamental de la mise en scène.


Tout au long du travail, nous avons été guidés par l’impérieuse nécessité d’éviter l’écueil d’une pièce « belle et ennuyeuse », comme c’est souvent le cas avec les grands classiques. D’où des stratégies de mise en scène et des méthodes permettant de captiver un public le plus bigarré possible : interprétations poétiques, humoristiques, dramatiques, digressions délirantes, improvisations, travail de la voix et du slam, danses, originalité de la bande-son et des lumières, rupture du quatrième mur… Et c’est dans ce métissage fantastique que notre spectacle a trouvé son identité.


A chaque naissance, on ne sait vers quoi on avance. Nous sommes arrivés aux premières représentations avec le sentiment d’avoir eu la chance de pouvoir construire, une année durant, un projet rempli de sens, de rêve et d’amitié. Nous étions déjà comblés par le cheminement qui a mené au public. Son accueil nous semblait à ce moment-là être la tranche de lime dans le t-punch. Avec cet état d’esprit, nous avons pu affronter la vérité de la scène avec envie, sérieux et légèreté. 


A l’issue de trois semaines de représentations qui ont rencontré un succès inespéré, nous savons que le public a vibré, que la presse a aimé et que la profession a reconnu la qualité de l’entreprise. Nous savons que nous avons entre les mains un objet théâtral magnifique qui ne fait que commencer à livrer des bribes de sa puissance d’évocation, de rêve et d’existentialisme. Tel un minerai précieux, il convient de remettre encore et encore l’ouvrage sur le métier pour arriver à faire briller chaque facette de ce diamant. Nous nous y attelons avec l’humilité de l’artisan qui a compris que c’est le chemin qui est le plus beau des voyages. Merci M. Césaire.




Stéphane Michaud